Focus

MOX,
partage
d’expérience

Entretien par Lionel Blaisse

Dix ans après la création de leur agence, Mathurin Hardel et Cyrille Le Bihan ont pris la décision de créer MOX, avec Uriel Ruleta. Cette structure indépendante – spécialisée dans la direction de travaux et la synthèse architecturale – assure depuis 2016 les missions de maîtrise d’œuvre d’exécution et de visa architectural pour l’ensemble des opérations de l’agence Hardel Le Bihan. Mathurin Hardel et Uriel Ruleta font partager l’expérimentation de cette organisation à tous ceux qui s’interrogent sur l’évolution de l’univers de l’architecture et de la construction.

Lionel Blaisse :
Rétroactivement, comment définiriez-vous les facteurs ayant conduit l’agence Hardel Le Bihan à créer MOX ?

Mathurin Hardel :
J’en dénombre cinq et d’ordres assez divers.
Uriel nous a fait un appel du pied tout à fait légitime, étant à l’agence depuis 5 ans. Il y était entré avec la mission de renforcer nos équipes en phase chantier, d’accompagner et former nos jeunes chefs de projet. Auparavant c’était surtout Cyrille et moi qui nous en occupions. Même si nous n’avions que peu d’expérience chantier avant notre association.

LB :
Malgré votre formation d’ingénieur ESTP ?

MH :
Je n’ai exercé qu’un an comme ingénieur dans un BET structure, avant de faire du suivi de chantier chez Claude Parent. Cyrille en avait suivi, peu, chez Moatti Rivière. Nous avons eu des chantiers d’appartements pour des particuliers durant les trois/quatre premières années de l’agence. De tailles très modestes, leur encadrement administratif et technique ne nécessitait pas vraiment de structure spécifique. Uriel est arrivé au moment où nous enclenchions la vitesse supérieure.

LB :
Uriel Ruleta, quel était votre formation ?

Uriel R :
Je suis architecte DPLG. J’ai très vite exercé en indépendant pour des missions de suivi de chantier en démarrant chez Naud & Poux puis Ateliers 234 – y compris après mon entrée chez Hardel Le Bihan, continuant à travailler pour d’autres confrères (Patrick Rubin et Babin-Renaud) pour des programmes divers. Même si j’ai continué à faire de la conception ici à l’agence, quand les calendriers le permettaient, la maîtrise d’œuvre d’exécution est devenue une spécialisation.

MH :
Deuxième argument. La méthode d’Uriel d’encadrement et formation de nos collaborateurs au chantier nous avait convaincus et rassurés. On s’est aperçu qu’en fonction de leur caractère certains chefs de projet se révélaient performants sur les chantiers tandis que d’autres n’étaient pas faits pour – malgré cet accompagnement – tout en étant au demeurant de bons architectes de conception. La croissance de l’agence et de la taille des projets nous interdisant de prendre ce type de risques, l’idée d’avoir des équipes avec des compétences plus spécifiques autour des phases chantier s’est imposée. Surtout si nous voulions pouvoir vendre à nos clients une mission chantier à la hauteur de ce qu’ils sont en droit d’attendre.
D’autant que le métier évolue. Nous contractons de plus en plus avec des maîtres d’ouvrage privés dont les missions sortent du cadre de la loi MOP. En fonction de l’éloignement géographique et du type de programme (bureaux ou logements), notre intervention pour eux se limite souvent à la conception et au suivi architectural, la mission chantier étant des plus light. Ce qui nous soucie n’est pas tant la perte inhérente de chiffre d’affaire – le temps jusque là passé sur le chantier pouvant être consacré à d’autres projets – mais la perte de maîtrise, de contrôle de l’exécution, phase où beaucoup de choses se définissent encore, pouvant conditionner la réussite ou non du projet architectural. Les raisons évoquées par les promoteurs privés sont multiples. La principale étant leur manque de confiance en nos compétences à ce stade des opérations. Ils craignent que le concepteur – cherchant à préserver la qualité architecturale de son projet – n’agisse pas dans leur intérêt, en préconisant des prestations plus coûteuses ou moins rapides ! Livrer au prix et en heure pourrait ne pas être à leurs yeux l’objectif premier de l’architecte !
Nous nous sommes dit alors que si nous voulions récupérer la main sur le suivi de certains chantiers et obtenir des missions complètes type loi MOP, il fallait nous structurer différemment, afficher vis-à-vis de cette clientèle privée des compétences au moins équivalentes à celles des maîtres d’œuvre d’exécution qui travaillent pour elle. Nous allions donc leur proposer une société spécifiquement créée pour faire de la maîtrise d’œuvre d’exécution avec des collaborateurs aguerris et compétents.

© Schnepp Renou

LB :
Quel était le quatrième constat ?

MH :
Cyrille et moi manquons cruellement de temps et le chantier en consomme beaucoup de par sa complexité (non dépourvue de périodes de crise). Malgré le travail d’Uriel, nous restions encore très sollicités. Sans nous désintéresser de nos chantiers –indispensables à la bonne réalisation de ce que nous concevons –, nous avons compris qu’avec une organisation différente nous pourrions économiser davantage de temps.

LB :
Devenu indépendant, autonome, Uriel Ruleta a-t-il désormais plus de poids vis-à-vis de vos maîtres d’ouvrage ?

MH :
D’abord cette nouvelle organisation a permis de clarifier le rôle de chacun défini par nos contrats respectifs. Pour sa mission DET, MOX dispose chez Hardel Le Bihan d’un référent, le chef de projet. De notre côté, nous n’intervenons sur le chantier que pour faire des choix architecturaux. Nous n’interférons plus dans des problèmes de maîtrise d’œuvre, de planning ou de coût.

UR :
Avant, j’étais un porte-parole de l’agence alors qu’aujourd’hui je suis un acteur à part entière clairement distinct des architectes.

MH :
Il n’y a plus de liens hiérarchiques entre MOX et Hardel Le Bihan. Nous sommes complémentaires plutôt que superposés. Enfin le dernier point qui se profile à demi-mot dans les 4 autres c’est l’objectif de qualité architecturale finale de l’opération. Nous pensons être désormais en mesure d’offrir à nos maîtres d’ouvrage davantage d’efficacité en faisant intervenir des collaborateurs plus pointus, mieux formés, donc avec de meilleurs résultats. Et en même temps, leurs compétences nous autorisent à croire que nous pouvons obtenir de meilleurs résultats en dépensant moins d’énergie et de temps passé.

LB :
Quand intervient le choix de la MOE ?

UR :
Il y a des projets qui sont contractualisés dès le début, ce sont plutôt des projets de logements collectifs où dès le résultat du concours, le maître d’ouvrage exprime son intention de mener l’opération dans sa totalité avec la même agence ou au contraire de faire intervenir un prestataire extérieur pour la phase chantier.

LB :
Quand Hardel Le Bihan obtient la mission complète, que devient MOX ?

MH :
Il faut préciser que cela arrive en général quand le maire ou l’aménageur impose aux promoteurs de confier une mission complète à leur concepteur. C’est rassurant de voir que certains aménageurs maintiennent leur confiance aux architectes. Nous informons alors notre client qu’une société autonome – mais émanant de la nôtre – assurera cette mission de suivi de chantier ce qu’agréent systématiquement tous nos maîtres d’ouvrage. C’est en fait une organisation qui est à mi-chemin entre la mission complète et la maîtrise d’œuvre d’exécution séparée. Ce qui distingue MOX de ses concurrents c’est la sensibilité architecturale qu’il partage avec nous et dont bénéficient nos clients communs. Uriel et une partie de ses collaborateurs étant architectes, les choix faits durant le chantier ne nuisent pas à la qualité architecturale de l’ensemble sans desservir pour autant les intérêt du promoteur.

© Schnepp Renou

LB :
Dans ce cas de choix précoce, MOX intervient-il plus tôt dans les études ?

MH :
MOX intervient alors en phase amont (PRO DCE a minima) et de relecture de tous les documents afin de procéder au déminage par anticipation des problèmes potentiels en phase exécution. Vice-versa, le chef de projet Hardel Le Bihan accompagne son homologue chez MOX sans pour autant dédoubler leurs responsabilités respectives. De même, nous n’avons pas souhaité qu’il y ait un double visa architectural, Hardel Le Bihan en a délégué clairement la responsabilité administrative à MOX, le chef de projet HLB étant consulté pour avis au cas par cas, d’où l’avantage pour chacun d’eux de travailler sur un même plateau.

UR :
Dans les deux cas de figure – mission complète ou juste visa architectural – MOX assure ce dernier parce qu’il sollicite des compétences qui sont de son ressort. Nous sommes à même de garantir la conformité architecturale d’un détail de construction bien au-delà de celle de l’enveloppe générale. Dans le cadre de ce visa, nous sollicitons la communication de tous les plans techniques – du coffrage à la serrurerie – que nous vérifions.

MH :
C’est là où nous nous distinguons de ce qui se fait en général, c’est notre vrai plus. Il y a donc toujours MOX à nos côtés même quand MOX n’a pas la mission d’exécution !

LB :
Quand Hardel Le Bihan est privé de la MOE, comment MOX entre-t-il dans la boucle ?

MH :
Nous informons notre maître d’ouvrage de son existence et de nos liens, sans interférer davantage dans la prise de décision. Et MOX se voit systématiquement consulté dans le cadre de l’appel d’offres pour cette mission. Parfois MOX l’emporte, d’autres fois le perd. La structure formule une offre certes compétitive mais en préservant son équilibre financier.

UR :
Ces consultations se font sur des projets dont la complexité nécessite des compétences spécifiques de maîtrise d’œuvre d’exécution (immobilier de bureaux, rénovations lourdes, interventions sur des sites sensibles). Nous formulons et argumentons une réponse vraiment sur mesure, quitte à courir le risque de ne pas être retenus.

MH :
Par notre proximité, MOX est en mesure d’apprécier à sa juste valeur la complexité d’une opération et l’objectivité du budget que certains maîtres d’ouvrage tentent de minimiser dans le cadre de l’appel d’offres.

LB :
Comment cela se passe-t-il avec d’autres architectes confrontés au recours d’une MOE extérieure sur leurs projets ?

MH :
C’est un secteur de développement du business de MOX que lui permet son statut d’autonomie.

UR :
En diversifiant les programmes et projets à mettre en œuvre, MOX accroît ses compétences et sa culture technique, à l’image des bureaux d’études techniques.

MH :
C’est un atout pour MOX et pour nous. Un moyen d’amplifier nos compétences chantier respectives.

LB :
Le fait que MOX soit l’émanation d’une agence d’architecture suscite-t-il de la part des architectes une certaine bienveillance à son égard ?

UR :
Notre initiative suscite de l’intérêt et de la curiosité de leur part. Cela leur paraît avoir été un choix stratégique adapté au contexte actuel de leur profession. Il faut savoir que certains architectes ont souvent du mal à faire des choix en phase chantier, qui re-questionnent leur projet et qui les handicapent, voire les paralysent.

MH :
Certaines agences, comme MVRDV où j’ai travaillé un temps, privilégient leur dimension créative et font donc systématiquement appel à des sociétés de maîtrise d’œuvre d’exécution. Par ailleurs, il y a des architectures qui peuvent se contenter d’une mise en œuvre moins rigoureuse, leur puissance conceptuelle, leur force plastique palliant ce défaut. A l’opposé, d’autres projets appellent une exécution parfaite c’est le cas d’une certaine sobriété, minimalisme architectural qui tournerait au fiasco faute d’excellence dans sa mise en œuvre. Hardel Le Bihan se situerait plutôt dans cette dernière catégorie. D’où notre intérêt pour la phase chantier ! C’est tout ce qui fait la différence entre la sobriété et la pauvreté !

© Schnepp Renou

LB :
Comment les architectes de l’agence ont-ils ressenti cette nouvelle organisation ?

MH :
La communication interne à l’occasion de sa mise en place et son vécu a révélé que certains collaborateurs appréhendaient d’être privés des compétences – surtout techniques – acquises sur le chantier, au contact des entreprises.

UR :
Je pense que dans notre nouvelle organisation, l’architecte continue à voir son projet réalisé en le suivant en tant qu’architecte de conception sans en avoir pour autant la responsabilité constructive. Cette vision lui permet d’entretenir et d’acquérir ce savoir technique. Tout projet est un nouvel apprentissage d’un programme, de techniques, de matériaux, de contraintes sans pour autant avoir à se confronter à la complexité du chantier. L’architecte va continuer à s’intéresser à la technicité des produits et matériaux qui vont y être mis en œuvre. Il continuera à connaître les règlementations et contraintes qui concernent son travail de concepteur.
Il faut dissocier l’intention propre à la conception – qui intègre tout en les synthétisant l’ensemble des contraintes matérielles et immatérielles – de la maîtrise de l’exécution. Cette dernière n’est plus qu’une phase – certes sensible – de traduction et d’ajustement à l’échelle du chantier où se pose, en autres, la problématique de l’enchaînement des tâches. On y hiérarchise alors les problématiques dans un ordre forcément différent de celui de la conception, avec une façon de se positionner différente par rapport au projet. Qui plus est, un nouvel acteur intervient dans cette dernière phase, à savoir l’entreprise, pour ne pas dire les entreprises qu’il convient de faire entrer en synergie.

MH :
La vertu de notre organisation réside dans la valorisation du binôme que constitue le concepteur et le maître d’œuvre. On se connaît tous, on travaille les uns à côtés des autres. Chez Hardel Le Bihan, il importe que se forme une étroite relation au sein du binôme chefs de projet conception/construction, s’enrichissant mutuellement de leurs compétences respectives. Les premiers sensibilisant toujours davantage les seconds à l’architecture, quand bien même ils ne sont pas architectes.

LB :
Justement, quels sont les profils recherchés par MOX ?

UR :
Nous recherchons des architectes passionnés par la phase chantier, considérant leur rôle de maître d’œuvre dans la synthèse et la mise au point d’exécution soignée, pas forcément très expérimentés, mais faisant preuve de sensibilité au détail, de bon sens et de capacité de recherche technique. Ainsi que des ingénieurs formés à la direction des travaux. Les recrutements sont devenus compliqués dans la période actuelle de relance de l’activité du secteur du bâtiment, d’autant que nous cherchons des profils avec des compétences qui sont aussi celles demandées par les cabinets d’ingénieurs, voir par les maîtrises d’ouvrage qui elles aussi se restructurent !

LB :
Votre nouvelle organisation, a-t-elle permis à Hardel Le Bihan de s’attaquer – avec succès – à des projets de plus grande envergure type Réinventer Paris ?

MH :
Place du Grand Ouest à Massy, nous sommes trois agences (Hardel Le Bihan, Nicolas Reymond et Michel Guthmann) à avoir été retenues sur un même îlot. Nous avons proposé au maître d’ouvrage – sur le point de l’accepter – une maîtrise d’œuvre d’exécution unique confiée à MOX. Nos deux confrères ont souhaité conserver le visa architectural, n’ayant pas la même proximité avec MOX que Hardel Le Bihan.

UR :
Pour le maître d’ouvrage, cela évite d’assister à trois réunions de chantier chaque semaine et permet a contrario d’avoir une vision centralisée et optimisée en termes d’exécution. Quant aux opérations de plus grande envergure, où il est impensable qu’une maîtrise d’œuvre d’exécution unique puisse être retenue, on a déjà envisagé de s’associer avec d’autres organismes. Dans ce cas MOX mettrait davantage l’accent sur la synthèse architecturale et technique et notre partenaire sur le suivi d’exécution.

www.mox-exe.com